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Cours 103
 

LA RÉVOLUTION PHILOSOPHIQUE

Jacques Montminy
 
 
 

Líapparition de la philosophie vers le 6e siècle avant J-C en Grèce constitue líun des moments les plus importants de líhistoire de la pensée humaine: elle a en fait, comme nous allons tenter de le montrer, constitué une véritable  et ce sur les plans cosmologique, anthropologique et politique.
 
 

1.  LE PLAN COSMOLOGIQUE

Le mot  vient du grec et signifie étymologiquement la . La cosmologie étudie líunivers dans son ensemble: son origine, sa structure, son évolution, etc.
En mettant líaccent sur la raison pour comprendre líunivers, les premiers philosophes posent comme principe fondamental que líunivers est rationnel, plus précisément quíil constitue un système, un ensemble structuré comportant des règles et des lois  que líêtre humain peut découvrir par une recherche raisonnée. Or une telle représentation de líunivers est fondamentalement différente de la représentation qui prévalait lors de líapparition de la philosophie: celle du mythe, et des religions primitives, une représentation du monde dont plusieurs aspects ont été conservés, quoique profondément modifiés, dans les religions modernes.

Voyons maintenant les principales caractéristiques de cette conception mythique et religieuse du monde telle quíelle apparaîssait alors et en quoi une telle conception se distinguait de la nouvelle conception qui commençait à se développer avec les premiers philosophes.

La conception mythique et primitive du monde síappuie díabord et avant tout sur la notion díesprits, díâmes, de puissances invisibles, de dieux...; ces esprits sont conçus sur le modèle humain, cíest-à-dire plus précisément comme comportant les caractéristiques essentielles díune personne à savoir díun être possédant des sentiments (joie, colère, amour, miséricorde, pitié, etc.), une intelligence (qui rend possible une communication avec les humains) et une volonté (ils ont des désirs, des exigences, donnent des ordres, des commandements aux humains)

On peut noter ici au niveau de líhistoire de la pensée religieuse quíavec le temps on est passé du polythéisme au monothéisme; de même les sentiments attribués aux dieux ont été épurés passant chez les premiers dieux de sentiments peu nobles (colère, jalousie, vengeances, meurtres), au Dieu chrétien par exemple sera díabord et avant tout Amour et bonté. Enfin les volontés des dieux seront, dans les religions modernes dites de Révélation, consignées par écrit dans un livre sacré (Upanishads, Coran, Bible), que líon se représentera comme  par Dieu....
 
 
 

Autre aspect important de la conception mythique du monde les esprits sont extrêmement présents et se manifestent partout et toujours, dans des évènements, des objets, des plantes, des animaux, des humains, etc.

Cette présence systèmatique des esprits, que líon qualifie aujourdíhui du terme péjoratif dí  peut nous sembler bizarre, infantile, irrationnelle: il faut cependant éviter de penser que les  manquaient de logique ou de bon sens mais plutôt essayer de comprendre comment une telle opinion -celle de la présence constante des esprits- a pu se former. 

Líon peut tenter de comprendre la mentalité primitive en considérant tout díabord le caractère mystérieux de la vie intérieure, du monde de la pensée, de líimagination et des émotions: ce monde parait être un monde bien différent du monde extérieur qui nous entoure et líon peut présumer que les premières sociétés ont bien senti líopposition entre par exemple le fait que líon peut se transporter par la pensée dans divers endroits très rapidement contrairement aux autres déplacements,  ceux-là. De même nous avons très nettement líimpression quíil y a à líintérieur de nous une  que nous désignons par le mot  . De fait une réflexion plus poussée nous amènerait à voir que notre  constitue un objet tout à fait particulier puisquíen toute rigueur il est invisible et intangible: on peut regarder les yeux díune personne, ses cheveux, ses membres, son corps, mais si la personne nous dit  en insistant que si elle  des cheveux, des membres et un corps elle níest pas ce corps, comme elle níest pas non plus ses intestins ou son cerveau, que regardera-t-on? De même si elle nous dit  que touchera-t-on? Or le même problème se pose pour un animal et une plante: on peut voir les feuilles, la tige, les racines díune plante, mais non la plante  et líon arrive ici à des notions, comme celle de la , que les premiers philosophes vont approfondir.

Quoiquíil en soit on peut supposer que les primitifs, en  des âmes partout vont simplement prêter en quelque sorte un , une âme à tous les objets et se servir de cette notion díun monde intérieur pour expliquer une foule de phénomènes; plus précisément la notion díâme va constituer une explication et non une simple  comme on est souvent porté à le croire en sous-entendant en plus quíil síagit de superstitions, de magie, etc. Au contraire pourrait-on dire, en utilisant la notion díâme les premières sociétés pouvaient développer un véritable  logique et rationnel à líintérieur duquel on pouvait expliquer une foule de phénomènes très différents tels que:

- la mort et en particulier líimmobilisation du corps síexplique par le fait que líâme, qui le faisait bouger et vivre, lía quitté et est partie.
- le rêve et en particulier le fait que au réveil notre corps ne porte pas de traces des évènements qui se sont déroulés durant le rêve (par exemple les traces díun combat avec un animal féroce) síexplique par le fait que cíest líâme et non le corps qui a rêvé et participé aux évènements vécus.
- le mouvement et en particulier le fait quíun objet puisse - ou si líon veut semble- se déplacer par lui-même, comme cíest le cas pourles animaux, les plantes et le soleil et les planètes par exemple síexplique par le fait que cíest líâme qui déplace le corps: de même mon mouvement síexplique par le fait que  déplace mon corps, de même on peut imaginer que cíest toujours le  ou líintérieur qui déplace le corps de líanimal ou du soleil.
 
 

Ce recours aux esprits pour expliquer les phénomènes naturels va aussi être utile aux primitifs pour expliquer díautres objets particulièrement étonnants à leurs yeux: les divers objets technologiques que leur montreront les explorateurs et missionnaires européens. À cause du décalage technologique entre ces deux cultures ces objets paraîtront aux primitifs comme étant trop puissants et mystérieux pour pouvoir être expliqués autrement quíen recourant aux esprits: de fait la règle -et cíest en cela notamment que le primitif est logique- ici cíest que pour un évènement  il faut une explication  un peu si líon veut de la même façon que les religions modernes parleront de  pour les situations quíelles jugeront inexplicables par des causes .

Ainsi le primitif étendra-t-il  son explication  aux cas suivants pour ne prendre que ces deux exemples:

- la balle de fusil, qui allait tellement vite quíon ne la voyait pas et qui pouvait tuer à grande distance, dans les airs un oiseau en mouvement, ne pouvait quíêtre guidée par un esprit (au point quíon raconte que certains primitifs, ne visaient même pas en tirant, se fiant à líesprit ou encore que lorsquíils ne voyaient pas líoiseau tomber après le coup de feu ne síen faisaient pas, convaincus quíils étaient que líesprit de la balle finirait de toute façon par rejoindrelíoiseau....).

- le fait quíune lettre qui même si elle ne contenait que des  sur du papier pouvait engendrer la colère, la panique, la joie, le fait quíune lettre puisse  à quelquíun  ne pouvait síexpliquer que par le fait quíelle contenait un esprit (au point quíon raconte quíun primitif ayant vu la réaction díun missionnaire à la lecture díune lettre quíil lui avait apportée, avait dit que plus jamais il níen transporterait, que cíétait trop dangereux...).

Aussi la conception du monde des premières civilisations est-elle marquée profondément par cette conviction quíil existe des esprits et que ceux-ci se manifestent partout et toujours. De fait líon concluera à la présence díun esprit à chaque fois que líon aura affaire à un évènement , qui . 

Comment interprètera-t-on cette intervention des dieux?

Par exemple un évènement heureux, chanceux (une pêche par exemple exceptionnellement bonne) sera considéré comme une récompense, un cadeau des esprits tandis que le contraire sera considéré comme une punition. 

On imagine facilement líuniversalité si líon peut dire díun tel type díexplication. Líon pourra en effet étendre cette explication à tout ce que líon considèrerait aujourdíhui comme étant líeffet du hasard (la foudre qui tombe sur une maison ,une personne qui gagne à la loterie, un tremblement de terre, la maladie, les  de toute sorte, etc.). On imagine aussi facilement le dialogue de sourds qui síinstallera entre primitifs et européens sur líexplication de divers phénomènes, chacun tenant à sa conception du monde; on raconte notamment quíun missionnaire eut bien du mal à convaincre que la lance quíil avait lancée sur un arbre et qui,  síétait retrouvée dans le pied díun chef de tribu, après être rebondie sur líarbre, était le résultat du hasard et que le missionnaire níavait rien à voir . 
 

Enfin líon peut facilement se rendre compte que cette conception est encore bien vivante aujourdíhui: on la retrouve notamment à toutes les fois que líon tente díexpliquer la chance de quelquíun par une sorte de  divine ou au contraire sa malchance, que ce soit une maladie ou un échec quelconque à une sorte de punition ....

Résumons la conception primitive du monde, celle contre laquelle vont síopposer les premiers philosophes: pour les primitifs tous les évènements importants, quíil síagisse díune éclipse de soleil, díune mort, díune maladie, díune sécheresse prolongée, díun  quelconque ou de tout autre évènement particulier, síexpliquent par líintervention díesprits conçus comme ayant les caractéristiques díun être humain; aussi ces interventions cachent-elles, aux yeux du primitif, des intentions (punir, récompenser) et des désirs (les esprits veulent par exemple quíon cesse de faire telle chose quíils níaiment pas).

Les premiers philosophes, ceux que líon qualifiera de façon réductrice de  parce quíils apparaîssent avant Socrate, vont síopposer radicalement à cette conception quíils qualifieront díanimiste et díanthropomorphique. La conception quíils vont proposer síappuiera sur líidée que líunivers constitue une sorte de système  contenant une structure et une logique interne; bref les premiers philosophes vont considérer que les évènements qui se produisent dans la nature sont produits par la nature elle-même et non par des êtres intervenant en quelque sorte de líextérieur. En ce sens-là on peut dire que en plus de combattre líanimisme et líanthropomorphisme de la conception primitive du monde les premiers philosophes combattront aussi sa , une transcendance quíils remplaceront par le concept díimmanence à savoir líidée que les explications des phénomènes naturels se trouvent  la nature, à líintérieur díelle et non à líextérieur.

Pour se faire une idée plus claire et concrète de ce que sera cette conception du monde des premiers philosophes líon peut examiner les deux types suivants de cosmologie qui seront développés à la naissance de la philosophie et qui seront en fait les deux premières   ou conceptions philosophiques du monde à voir le jour.

Une première catégorie de cosmologie philosophique nous est donnée par ce que líon pourrait appeler les   dont  Thalès, qui a vécu au 6e siècle avant J-C et qui est considéré comme le premier philosophe ,sera líun des représentants les plus célèbres. Selon cette conception líunivers serait une seule  qui se transformerait et changerait díétat et tout ne serait en fait que transformation de cette seule et même chose; bref les évènements qui se produisent dans la nature seraient en réalité des évènements si líon peut dire qui arriveraient à cette  fondamentale cachée dans la nature.

On peut se donner une image plus claire de cette conception en utilisant líanalogie suivante: il arrive à une personne dans sa vie une quantité considérable díévènements; or on peut dire que tous ces évènements sont tous des évènements qui se rattachent à une seule entité à savoir nous-mêmes, notre : notre moi est cette chose fondamentale qui reste la même derrière ou sous tous ces évènements: il y a donc un élément stable et permanent, notre moi, et cíest ce que líon appellera la  et des évènements superficiels, temporaires et diverses qui se produisent sans arrêt et ce sont ces évènements que líon qualifiera dí.
 

Ainsi donc Thalès utilisera si líon veut ce modèle et líétendra à la nature: la nature aura elle aussi une substance et en fait ce sera-là la seule substance, la seule chose stable et permanente dans tout líunivers, tous les autres êtres, y compris les êtres humains, ne seront que des modalités, des  de cette substance: bref par exemple la naissance díun être humain, comme níimporte quel évènement, ne sera dans les faits quíune modification de la substance fondamentale de líunivers.

Quelle sera cette substance fondamentale? Certains philosophes proposeront líair ou líinfini. Thalès lui proposera líeau peut-être parce quíil avait bien vu líimportance considérable pour tous les êtres vivants de cette substance et quíil avait aussi bien remarqué que líeau peut exister sous les trois formes fondamentales díexistence que líon retrouve dans la nature à savoir les états solide, liquide et gazeux.

Ici aussi il convient, comme nous líavons souligné pour la conception primitive du monde, de ne pas sous-estimer de telles conceptions parce quíelles nous semblent ; il faut en effet pour les apprécier à leur mérite les situer díabord dans leur contexte et penser que si elles nous paraîssent dépassées elles étaient à leur époque ; enfin et cela est encore plus important on se tromperait beaucoup en pensant que ces conceptions sont dépassées au sens où elles níexistent plus: de fait la thèse de Thalès est ni plus ni moins quíune première formulation, avec toutes les nuances quíil faudrait faire bien sûr,  de ce que líon appelle aujourdíhui le  cíest-à-dire díune conception  de líunivers qui síappuie sur un principe matériel; en díautres termes ce que le matérialisme a fait cíest simplement si líon veut de remplacer líeau de Thalès par la matière, mais il a gardé exactement le même mode díexplication à savoir que tout ce qui arrive dans le monde níest que la transformation díune seule et unique réalité fondamentale à savoir la matière.

Venons-en maintenant au deuxième modèle cosmologique qui sera développé par les premiers philosophes.

Un autre modèle mettant lui aussi líaccent sur líunité et la simplicité fondamentales de líunivers sera proposé par les premiers philosophes grecs: celui que líon pourrait appeler le modèles des : au lieu de poser que les changements qui se produisent dans la nature sont comme des transformations díune seule et même chose pourquoi ne pas  considérer que tout ce qui se produit dans la nature est le résultat díun mélange de divers ingrédients fondamentaux? 

Bref, et pour prendre ici aussi une image, pourquoi ne pas considérer que les êtres qui existent (les espèces vivantes par exemple) ont tous été fabriqués à partir des mêmes ingrédients, mais selon des mélanges différents, un peu si líon veut de la même manière que líon peut préparer des recettes différentes en utilisant les mêmes ingrédients de base, mais en changeant simplement par exemple la quantité, le dosage?  En somme  ici ce qui sera permament et stable (la ) ce seront les ingrédients eux-mêmes qui seront toujours les mêmes tandis que ce qui changera et sera temporaire(les ) ce seront les mélanges cíest-à-dire, les êtres formés à partir de ces mélanges, des mélanges que certains philosophes se représenteront comme étant faits  par la nature, un peu comme si elle faisait elle-même les mélanges tandis que díautres, plus  se représenteront comme se faisant simplement par hasard, par le hasard des rencontres....
 

Quels seront ces ingrédients de base des recettes de líunivers? pour Empédocle (490-435 avant J.-C) ce seront  líeau, la terre, líair et le feu et pour díautres comme Démocrite (460-370 avant J-C) et Leucippe (460-370) ce seront des cíest-à-dire des particules solides, indivisibles et invisibles.

On peut ici noter au passage la profondeur de telles idées: le modèle díEmpédocle sera le modèle dominant de la conception de la nature pendant plus de mille ans en Occident, tandis que le modèle atomiste constitue aujourdíhui, avec bien sûr beaucoup de nuances, le modèle officiel des physiciens, et cela, plus de 2000 ans après que les philosophes grecs líaient proposé....

Ce modèle permet une grande simplification -certains diront quíil simplifie trop et quíil est en ce sens-lè - et de multiples applications: ainsi par exemple pour expliquer la différence apparemment considérable et inimaginable entre un être humain et une roche. Empédocle pourra dire que la différence se situe simplement au niveau du dosage et que par exemple il y a dans une pierre énormément de líélément  et très peu díair, tandis que cíest le contraire chez un être humain: líair en effet sera considéré comme líélément le plus approprié pour expliquer la pensée humaine, dans la mesure où líair paraît avoir des propriétés analogues à la pensée, par son invisibilité et sa légèreté notamment.  Démocrite, lui, dira que les atomes de la pierre sont lourds, lents et froids tandis que ceux de líêtre humain sont légers, rapides et chauds. Enfin Démocrite pourra aussi proposer une conception générale de líunivers, une véritable cosmologie et soutenir que de toute éternité des atomes de forme, de poids, de température et de chaleurs différentes  se déplacent sans arrêt dans líespace vide et que certains atomes síattachent entre eux, síassocient, se regroupent et finissent par former peu à peu des êtres de plus en plus complexes...

De toutes ces remarques nous tirerons comme conclusion que líapparition de la philosophie, quelques centaines díannées avant J.-C, en Grèce, a véritablement constitué une révolution sur le plan cosmologique. Certes le mot  a une connotation politique et pour parler de révolution il faut aussi que líapparition de la philosophie aie entraîné un bouleversement sur le plan politique. Cet aspect sera abordé plus loin. Mais avant nous voulons díabord aborder un deuxième plan sur lequel les réflexions des premiers philosophes ont entraîné des changements radicaux à savoir le plan anthhropologique.
 

2. LE PLAN ANTHROPOLOGIQUE.

Toute conception du monde entraîne une certaine conception de la place et du rôle de líêtre humain dans líunivers. Aussi faut-il síattendre à ce que les premiers philosophes, en proposant une nouvelle conception du monde, proposent en même temps aussi une nouvelle conception de líêtre humain et du sens fondamental quíil doit donner à sa vie.

La différence la plus évidente sur le plan anthropologique que líon peut établir entre la conception des premiers philosophes et celle des cultures qui les ont précédés est reliée à líimportance qui sera accordée à la raison, à líintelligence humaine et plus précisément aux efforts humains pour comprendre le monde.
 
 

Ainsi, en dépit de toutes les nuances quíil faudrait ici faire líon peut dire de façon générale que la raison et le désir humain de comprendre le monde ont une valeur plus ou moins secondaire dans la pensée religieuse, par rapport du moins à la philosophie. 

Il y a díailleurs à cela plusieurs raisons qui relèvent de la conception religieuse du monde et de sa logique interne. 

Líune de ces raisons tient à la nature même de la divinité et des esprits. Plus on remonte loin dans le temps et plus les esprits, les premiers dieux apparaîssent comme des êtres capricieux, imprévisibles et incertains; dans un tel contexte essayer de comprendre le monde ou plus précisément les interventions des esprits dans le monde síavère une tâche particulièrement difficile; de même, avec il est vrai beaucoup de nuances, le Dieu des religions modernes constitue de par son infinité et sa transcendance un être qui dépasse les capacités humaines et pour cette raison la religion valorisera la foi plus que la raison, insistant sur les mystères divins qui constituent une limite inévitable à la raison humaine.

Autre motif fondamental pour accorder relativement peu díimportance à la raison humaine: devant la toute puissance des esprits, le plus important níest pas tellement de les comprendre, mais de savoir ce quíils veulent et de leur obéir; pour celui qui est convaincu que la foudre est tombée sur sa maison parce que les dieux ont voulu le punir, il importe peu de comprendre ce quíest la foudre en elle-même, mais de savoir ce que les dieux níont pas aimé et díéviter à líavenir de provoquer à nouveau leur colère. Ou, pour prendre une autre image la nature constitue aux yeux des primitifs quelque chose comme une scène de théâtre où les personnages -les esprits- interviennent: pour comprendre la pièce il faut regarder les personnages, analyser leur rôle, leurs interventions; il est inutile díanalyser le matériau avec lequel est fabriqué la scène ou de mesurer les décors.

Or pour les premiers philosophes ce sera en quelque sorte exactement le contraire: cíest le matériau de la sène que líon voudra connaître et les dimensions du décor, comme cet Érastothène qui tentera de mesurer la circonférence de la Terre. Plus précisément pour les premiers philosophes la nature ne sera pas líéquivalent díune scène où se joue une pièce de théâtre, jouée par les dieux; ce sera plutôt quelque chose comme une oeuvre díart ou une énigme qui porte en elle-même sa solution et son sens; pour comprendre ce sens il níest point besoin de chercher à comprendre líartiste ou la personne qui a fabriqué líénigme; ce níest pas une volonté, une intention quíil faut analyser, mais une structure, une logique interne qui se trouve dans le monde lui-même et non à líextérieur de lui.

Aussi les philosophes feront-ils de líutilisation de la raison et plus précisément de líactivité de comprendre le sens du monde et díen donner une explication rationnelle líactivité humaine la plus importante qui soit; cette activité sera celle de la contemplation, une connaissance pure et théorique, que líon opposera à la connaissance pratique et utilitaire, car comprendre le monde pour les premiers philosophes ce sera la façon díaccéder à la Vérité et non une façon díacquérir par exemple plus de pouvoir sur la nature; ce sera une science , le désir de savoir pour savoir  et non un désir utilitaire. Cette soif de savoir désintéressé sera considérée comme étant ce que líêtre humain a de plus particulier et propre à lui, quelque chose quíil est le seul à avoir, les animaux étant dépourvus díun tel désir désintéressé de connaître; enfin cíest dans cette rechercher de la Vérité que les premiers philosophes placeront le bonheur, dans ce que plus précisément ils appelleront la .

Le bonheur, les religions vont plutôt le définir dans líobéissance aux volontés et aux commandements de la divinité ou si líon veut le bonheur religieux sera celui díune vie imprégnée de la volonté des dieux plus que de la recherche de la Vérité au sens philosophique. En un sens líon peut dire que autant le saint constituera líidéal religieux de vie, une vie parfaitement conforme aux enseignements du Christ pour prendre líexemple du christianisme, autant le sage constituera líidéal de vie philosophique, une vie consacrée entièrement à la recherche de líénigme de líunivers.

Les nouvelles propositions des premiers philosophes, tant sur le plan cosmologique quíanthropologique, on síen doute, ne seront pas acceptés facilement: tout changement fondamental ne peut se faire quíà travers des résistances énormes et de façon très lente.  Ce sont ces résistances qui nous conduisent à líaspect proprement politique de la révolution philosophique, aspect que nous allons maintenant examiner.
 
 

3. LE PLAN POLITIQUE.
Au moment où apparaîssent  les premiers philosophes la classe dominante, pour prendre une expression contemporaine, est constituée de líélite religieuse. De fait líensem ble de la société grecque a déjà adopté, et ce depuis longtemps, la conception religieuse du monde et du sens de la vie humaine. Aussi les propositions des premiers philosophes et plus particulièrement les critiques quíils adressent à la religion, en dénonçant notamment son animisme et le caractère anthropomorphique de ses dieux, sont-elles perçues comme non seulement fausses mais dangereuses pour le maintien et líordre de la société: les valeurs et la morale même paraîssent menacées et les autorités en place réagiront violemment: les premiers philosophes seront accusés de mépriser les dieux, de prôner líathéisme, depropager de fausses valeurs, díavoir une mauvaise influence sur les jeunes et que sais-je encore? On intentera des procès à divers philosophes , les condamnant à síexiler ou pire -comme ce sera le cas pour Socrate- à boire la cigüe.

Certes on devra bien peu à peu se rendre compte que les choses ne sont pas aussi simples et que les philosophes ne seront pas tous ni complètement athées; il se passera  dans les faits pour la philosophie exactement ce qui se passera pour la science plus tard; bien sûr des philosophes, comme des scientifiques, seront résolument athées; mais à líinverse plusieurs philosophes, comme plusieurs scientifiques, ne le seront pas et líon assistera même à des  entre religion et philosophie, comme ce sera le cas par exemple entre platonisme et christianisme, entre la philosophie díAristote et le catholicisme, ou, plus près de nous, entre líexistentialisme et le christianisme. 

Toutefois deux choses seront claires à savoir díabord que la philosophie níest pas en elle-même une recherche de la divinité même si elle peut y conduire, mais dans un tel cas ce sera par un autre chemin que celui de la foi;cíest ce que líon peut encore exprimer en disant que líathéisme de la philosophie sera plus méthodologique que doctrinaire. Enfin si certains philosophes seront conduits à poser un Dieu, ce ne sera pas ce quíon appellera  cíest-à-dire des dieux très anthropomorphiques, mais, comme on líappellera, le  cíest-à-dire une sorte díëtre suprême, infini et absolu auquel on évitera díattribuer des caractéristiques trop humaines.
 
 

Mais líavènement de la philosophie apparaîtra aussi, aux yeux des autorités de líépoque, comme cachant encore une autre menace, plus insidieuse celle-là et pour cette raison plus dangereuse: la menace de la démocratie.

En faisant de líunivers un objet  par la raison les premiers philosophes vont modifier le rapport des humains à la Vérité et en même temps celui des humains entre eux. 

Tant en effet que líon demeure dans le modèle religieux, la Vérité apparaît comme quelque chose que líêtre humain ne peut que recevoir; il doit bien sûr faire sa part, obéir  par exemple et aux diverses règles et commandements de la divinité et, comme on le dira plus tard, avoir la foi, mais ultimement la Vérité devra lui être  et ce par la divinité elle-même; cíest par exemple dans les religions modernes monothéistes Dieu qui acceptera de se révéler aux humains et à un peuple en particulier qui se considérera comme un peuple élu, choisi par Dieu pour recevoir la , la Vérité.

Ce modèle de transmission du savoir sera aussi transposé à líintérieur même des sociétés , où certains humains agiront comme représentants de la divinité sur terre et  communiqueront à leur tour ce savoir à díautres humains, élus eux aussi en quelque sorte: ce savoir, en effet, de par la valeur divine quíon lui attribuera, ne pourra être transmis à tous et sera une sorte de  que líon conservera précieusement et que líon ne partagera quíavec díinfinies précautions. On imagine bien par exemple que dans les sociétés primitives, le savoir du sorcier, du  ne sera pas à la portée de tous et que ce dernier choisira avec soin celui qui devra lui succéder; on sait aussi, pour prendre un exemple plus près de nous, toutes les hésitations que manifestera le clergé à traduire la Bible dans la langue du peuple et la controverse que provoquera la traduction, par Luther, des Saintes Écritures en allemand.

Or en rendant la Vérité accessible à la raison humaine les premières philosophies vont ici encore amener des changements fondamentaux. Plus précisément, dans la mesure où la raison humaine appartient à tous, la philosophie va opérer ce que líon appellerait aujourdíhui une démocratisation du savoir, rendant le savoir accessible à tous. Mieux elle va fournir une justification à la démocratisation de la société elle-même et aux rapports des êtres humains entre eux: si la logique, le bon sens et le raisonnement constituent en effet le meilleur moyen de découvrir la vérité, pourquoi alors ne pas síen remettre aussi à la raison, plutôt quíà líarbitraire díun roi ou díun tyran, pour juger des affaires de la cité? Pourquoi ne pas síen remettre à la discussion entre citoyens éclairés, lors díune assemblée, pour décider des lois quíil convient díadopter et de la façon de gouverner?

Cíest précisément ce choix de la discussion que fera la Grèce, élaborant ainsi une sinon la première forme de démocratie au sens où on líentend aujourdíhui. En ce sens-là on peut dire quíil y a une sorte de parenté naturelle entre la philosophie et la démocratie et que les premiers philosophes ont sans doute joué un rôle majeur dans líétablissement de cette façon moderne de gouverner les États. 

Bien sûr il faudrait ici faire des nuances importantes: dire tout díabord que la démocratie grecque de cette époque sera bien limitée: líon y trouvera en effet encore des esclaves et on sera encore bien loin de prôner líégalité entre les sexes ou entre les  ou encore de donner au peuple le droit de critiquer les décisions de ses dirigeants, aux enfants celui de critiquer leurs parents ou aux élèves celui de critiquer leurs professeurs. De fait les choses ne sont jamais très simples: ainsi on peut bien
dire que la Vérité est accessible à la raison humaine, mais soutenir en même temps que tous les êtres humains níont pas la raison ou à tout lemoins que cette dernière níest pas également répartie entre tous les membres de líespèce humaine et que certains humains raisonnent mieux que díautres. Aussi certains comme Platon pour ne prendre que ce seul exemple, pourront-ils être à la foi en faveur de la philosophie et contre la démocratie et soutenir que ce quíil convient de faire ce níest pas díabolir líaristocratie, mais plus simplement de remplacer pour ainsi dire líaristocratie de la foi par celle de la raison. 

Mais la philosophie níen aura pas moins réussi à faire entrer dans les moeurs et dans la culture grecque cette idée fondamentale que la lumière jaillit de la discussion, de la  comme líon dira aussi, quíelle est le résultat díun travail, díune recherche effectuée par les humains eux-mêmes, bien plus quíun cadeau qui leur est remis par les dieux. On peut mesurer le caractère révolutionnaire, quelques centaines díannées avant J.-C. que présentait cette idée toute simple  en observant jusquíà quel point on résiste un peu partout à travers le monde, et ce encore aujourdíhui, à donner aux êtres humains le droit de critiquer et de discuter les décisions de toute forme díautorité quelle quíelle soit.

Mais les choses vont encore se compliquer pour les premiers philosophes car la démocratie de la raison va bientôt apparaître comme une menace pour la démocratie elle-même: si en effet  rime avec  cela cependant níest que partiellement  et  vrai pourrait-on dire; ou, plus précisément, le droit à la discussion ne garantit pas absolument la démocratie et  surtout líégalité. Nous sommes aujourdíhui bien sensibilisés à cet état de fait: níimporte qui qui a assisté à une assemblée, de quelqueorganisation démocratique que ce soit, sait bien que même si tout le monde a le droit de dire son  opinion que dans les faits les choses ne sont pas aussi simples et que en fait peu de monde se présentent au micro pour parler, que ce soit parce qíils sont intimidés, parce quíils manquent de confiance eux ou plus simplement parce quíils trouvent que cela níen vaut pas la peine. 

Pire accepter de discuter cíest accepter que cíest la parole, le langage, qui va régler en quelque sorte les différends. Bien sûr il y a là un progrès considérable et on le sait aujourdíhui mieux que quiconque: accepter de régler un conflit par la discussion, la médiation, la négociation vaut, en principe, infiniment mieux que de le régler par la violence: le passage de la violence à la parole cíest líessence même de la démocratie: mais encore une fois quíest-ce qui garantit que líon ne fera pas simplement que passer díune aristocratie à une autre, du pouvoir de la force physique à celui de la parole? Car, on le sait, parler est un art, un art que certains maîtrisent mieux que díautres. Bref si la parole libère elle peut aussi emprisonner et rimer avec ; de fait, comme Freud le soulignera, elle peut nous manipuler nous-même à notre insu en prenant la forme de la . Comme quoi les choses ne sont jamais simples.

Or cela des gens le comprendront tout de suite: dès que la Grèce des philosophes fera en effet de la parole le fondement de la vie politique les  comprendront quíil y a là un nouveau marché qui síouvre: des gens voudront apprendre à bien parler en public et à maîtriser líart de la persuasion, líart de convaincre et ils seront de plus prêts à payer cher cet enseignement. Il y a là on le voit bien un danger pour la démocratie: celui de dénaturer líesprit de la démocratie, de remplacer la recherche de bonne foi de la vérité à travers la discussion et líéchange díidées par la décision pure et simple díimposer ses vues par tous les arguments utilisables. 
Aussi les philosophes devront-ils convaincre les autorités en place quíils ne sont pas, eux, des sophistes, et que ce qui les intéressent cíest uniquement la Vérité et non  au commerce de la parole: mais tous ne réussiront pas à faire cette démonstration et Socrate en paiera le prix, celui de sa vie!

La révolution philosophique aura donc commencé par une idée en apparence toute simple: celle de de mettre la raison au fondement de tout, de la connaissance du monde, de la vie et du bonheur humains, comme aussi de la morale et de la vie sociale et politique. Mais cette idée allait de fait entraîner ce que líon appellerait un changement de paradigme et déclencher en même temps une profonde crise. Peu à peu cependant  religieux et philosophes apprendront, au cours des siècles qui suivront líanènement de la philosophie, à mieux se connaître et à accepter de partager le champ de la Vérité. Mais bientôt cependant la situation va de nouveau se compliquer, lorsque, au début du 17e siècle, il faudra composer encore avec un troisième , la science, qui fera son entrée sur la scène du savoir. Mais ce sera là une autre histoire...et une autre révolution!


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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