23 novembre 2000
 
De notre correspondant en Amérique latine
 
 

 
Analyse

Pierre Mouterde, sociologue et journaliste, est spécialiste des mouvements sociaux latinoaméricains. 
 
Equateur : Temps de bilan et autocritique

"Nous nous sommes unis à une rébellion populaire organisée par les Indigènes et le peuple métis équatorien. Nous cherchions à défendre la constitution violée par le gouvernement de Mahuad....". Celui qui parle et qui tente près de 10 mois plus tard d'expliquer son rôle dans les tumultueux événements qui ont secoué l'Equateur au début de l'an 2000, c'est le colonel Lucio Gutierrez, ex membre de la Junte de salut national qui prit le pouvoir pendant quelques heures le 21 janvier dernier. Dans un coin isolé du local de son organisation "la société patriotique du 21 janvier, et pendant qu'alentour une bonne vingtaine de ses compagnons discutent et s'agitent autour d'un texte de présentation de leur mouvement, il prend tout son temps pour  revenir sur le passé et justifier son intervention : "J'avais pris contact avec les Indigènes... et des leaders sociaux (...) il y avait un grand mécontentement national et nous nous réunions de manière secrète (...) nous ne pouvions permettre que le pays se détruise, et que les forces armées continuent d'être complices d'un gouvernement corrompu (...) La nuit du 20 nous avons décidé d'agir pour le 21, mais il fallait que la rébellion soit la plus pacifique possible (...) et quand à midi arrivèrent 3 autres colonels --proches du général Mendoza-- nous pensions qu'ils venaient se jondre à nous (...) ce sont eux qui nous ont convaincu de redonner le pouvoir au général Mendoza, afin que les généraux ne restent pas en dehors du mouvement. Au début je ne voulais pas (...) mais comme le général Mendoza promit de faire tous les changements que nous voulions, de lutter contre les politiciens corrompus, de convoquer de nouvelles élections, de dépolitiser les tribunaux de justice, j'ai accepté. Je n'avais aucune aspiration au pouvoir, la seule chose que je voulais, c'est que se réalisent ces changements, peu importe la personne qui les fasse ! Nous avons été trahis par ces trois colonels .... "
La trahison ! Telle est donc l'ultime explication avancée par le colonel Gutierrez qui après avoir fait 5 mois de prison et avoir été forcé de quitter l'armée, s'est lancé dans la formation d'un mouvement politique qui lui permettra de poursuivre sa lutte au niveau électoral. Sa réaction est à sa manière bien révélatrice des difficultés que le mouvement indigène et populaire d'Equateur rencontre en ce mois d'octobre pour tenter de retrouver un second souffle et reprendre l'offensive. Car plus le temps passe, plus la Conaie (Confédération nationale des peuples indigènes) comme la CMS (la coordination des mouvements sociaux) et le mouvement "Pachakutik Nuevo país", en somme les protagonistes les plus actifs de ce soulèvement populaire raté du 21 janvier, en sont venus à faire une pause au niveau de leurs actions de mobilisation et à se lancer dans une vaste réflexion critique. Réalisant, comme ne cesse de le répéter Miguel Llucco, coordonateur de mouvement Pachakutik "que des erreurs impardonnables ont été commises".
Pourtant au départ la plupart des leaders du mouvement social avaient pensé qu'ils pourraient facilement reprendre l'avantage et relancer à travers tout le pays la mobilisation sociale. Certes le général Mendoza avait avec habilité transformé cette rébellion populaire et indigène pacifique (pas un seul coup de feu ne fut tiré !) en un véritable coup d'Etat qui permit d'installer au pouvoir le vice président en exercice, Gustavo Noboa un homme de droite, adepte déclaré de la dollarisation et du plan néo-libéral. Mais la force du mouvement social était telle comme aigüe la crise qui taraudait l'ensemble de la société équatorienne que personne n'imaginait que cette solution serait viable bien longtemps. Surtout après les nets gains électoraux obtenus par le mouvement Pachakutik aux élections de mai ! Ainsi la Conaie et la Coordinadora avaient appelé à de nouvelles grandes manifestations pour septembre et lancé une consultation nationale visant à faire rejeter par de larges secteurs de la population les politiques mises en marche par Gustavo Noboa. 
Ces appels ne furent cependant pas suivis de résultats escomptés. Certes on récolta bien dans le cadre de la consultation nationale quelques 750 000 signatures. Sauf que le gouvernement n'eût pas trop de mal à montrer qu'un nombre important de celles-ci avaient été visiblement falsifiées, sans que la Conaie n'ait les moyens de se justifier ni d'en expliquer de quelques solides raisons le pourquoi ! Quant aux manifestations de septembre, loin de renouer avec l'ampleur des mouvements de décembre 99 et janvier 2000, elles n'ont jamais pu décoller ! Obligeant la Conaie comme la "Coordination" à revenir sur leurs objectifs de départ. D'autant plus qu'imperceptiblement la situation socio-économique était en train de changer : à la faveur de la montée des prix du pétrole (dont l'Equateur en tant que producteur profite !), le gouvernement parvenait à endiguer une partie des conséquences les plus néfastes de la dollarisation et ainsi à maintenir un certain équilibre monétaire. Résultat : pour de vastes secteurs de l'opinion publique, la dollarisation tant honnie et responsable d'une dégradation impressionnante du niveau de vie des secteurs populaires, devenait synonyme  --loin de la spirale inflationniste tant redoutée-- d'une possible reprise de l'économie.
Ce sont ces éléments qui ont obligé les dirigeants du mouvement social à se lancer dans une profonde autocritique de leurs actions respectives : réunions de bilan non encore terminées à la Conaie, textes de débats en discussion du côté de la "Coordination", rencontres entre dirigeants sous l'égide de Pachakutik. Un long processus qui jusqu'à maintenant à chercher à éviter l'explication trop facile de la "trahison" et a fait ressortir au moins deux types de difficultés : un manque de coordination entre les différentes composantes du mouvement, et surtout un oubli des traditionnelles règles de transparence et de démocratie du mouvement. 
Ces premières tentatives d'autocritiques seront-elles suffisantes pour permettre dans les mois qui vont suivre au mouvement social de se réorganiser, de reprendre l'offensive et surtout de se trouver en position de force pour questionner à nouveau le pouvoir ? Rien aujourd'hui ne peut encore l'assurer, même si les forces vives du mouvement social restent intactes et si aucune des raisons de fond qui l'ont vu naître et partir à l'assaut du gouvernement n'ont trouvé à ce jour une quelconque solution ! 

Pierre Mouterde
Novembre 2000


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